Roland Schreyer sur Günter Ludwig

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Roland Schreyer sur Günter Ludwig 2001

Traduction: Heike Fock


Je sais, que je te sens

Günter Ludwig a environ le même âge que la Republique Fédérale d'Allemagne. Ses travaux extraordinaires reflètent toujours l'histoire contemporaine de l'Allemagne. Mais pas d'une facon historiographique, mais d'une facon plutôt sensible et pleine d'un doute controversé. Pour lui son art représente d'un côté la possibilité de faire face aux événements actuels qu'ils soient publics soit privés en tant qu'observateur lucide, que commentateur chiffrant les choses et homme furieux ou amoureux, et de l'autre côté la possibilité de s'y soustraire.

Il est difficile d'attribuer un seul style, une seule école à Günter Ludwig. Des éléments réalistes, pleins de critiques, et surréalistes dominent son dessin, sa peinture, ses graphiques dans les années soixante-dix et au début des années quatre-vingt-dix. Pendant ces années les Allemands vivent un changement spirituel universel, laissant derièrre eux les traumatismes de la guerre et de l'après-guerre; ils s'ouvrent à une démocratie réformée qui est nourrie d'un esprit constructif.
C'est aussi durant cette période que Günter Ludwig cherche à se stabiliser. Il se concentre sur la peinture à l'huile et le dessin. L'artiste nous offre une vue souvent pleine de beauté enivrante et d'une transfiguration romantique. Ici on voit par exemple le visage d'une femme aimée embellie par son dévouement, un visage divinisé par le baiser d'un amour qui se répand. Là l'ensemble de deux amants finit par être une destruction grotesque. La perspective impitoyable est capable de faire peur. Mais déjà les dessins antérieurs, comme les postérieurs, ont comme thème sa nostalgie d'une existence pure et divine, mais ils renferment en soi la peur de voir cette existence radieuse et esthétique se dissoudre. Ils représentent la tentative suppliante de retenir la dissociation dont il se doute. Cette période se poursuit jusqu'à la fin des années soixante-dix, jusqu'au début des années quatre-vingt. Ce n'est pas par hasard que les motifs s'inspirent de ceux de Vincent van Gogh. Les dessins issus de cet hommage sont également le moyen pour trouver sa position. Comme van Gogh il voit les phénomènes de son propre monde - et il les montre de cette manière - avec une joie débordante et souvent avec une désolation extrême. Il n'est pas étonnant que ces œuvres semblent vouloir se dissoudre. On peut remarquer des formes de plus en plus abstraites.

Finalement Günter Ludwig va laisser de côté les outils avec lesquels il
avait commencé à travailler: le papier, la toile, le pinceau, le crayon....
Les années quatre-vingt, qui représentent en Allemagne principalement une
phase de stagnation politique - peut-être même d'une régression politique -
demandent à l'artiste de grands sacrifices personnels. Il est obligé de
donner à sa vie une nouvelle direction. Il se retire, se replie sur
lui-même. La seule possibilité de s'exprimer semble être à la fois
extraordinaire et naturelle. Il découvre le potentiel de la technique. Il
s'essaie sans cesse à de nouvelles expérimentations phototechniques. Il
donne l'impression de vouloir chasser ainsi les ténèbres dans lesquelles il
s'était perdu. C'est à ce même moment qu'il commence à s'occuper de la
photographie.

Lorsque le compositeur Robert Schumann a réfléchi à la profession et
l'influence de l'artiste, il a parlé de lumière qui va au fond du cœur
humain. La lumière est dorénavant, et pour longtemps, le cœur de l'œuvre de
Günter Ludwig.

L'antagoniste de la lumière, l'obscurité, y est indispensable. Il n'est
souvent qu'un éclaircissement ponctuel qui lui semble attrayant, ce que ses
photos montrent avec insistance. Elles vivent presque sans exception de
cette harmonie de la lumière et de l'obscurité, du noir et du blanc, et
elles montrent ainsi l'enchaînement de ses expériences. Au milieu et à la
fin des années quatre-vingt - en Allemagne une période qui est plutôt
marquée d'une stagnation culturelle et d'une progression technique et
économique - Günter Ludwig se montre plein de méfiance face aux éléments qui
flattent les yeux, aux éléments à l'esthétique complaisante, à ces mêmes
éléments qui après tout, montrent ce qui est au premier plan. Ainsi il
intensifie la méthode déjà appliquée au début des années quatre-vingt:
c'est-à-dire que premièrement il abandonne au doute ses dessins à la fois
subjectifs et réalistes - avec un grand désir anarchique, agressif, de temps
en temps même gai - et que deuxièmement il détruit ce qu'il a crée de cette
façon que le commencement formel et la distance déconcertante forment
finalement de nouvelles images souvent presque terrifiantes.

On a l'impression que cela est schématique, rigoureusement méthodique et
aussi aisément explicable. Mais les œuvres de Günter Ludwig restent après
tout ouvertes et sont difficiles à expliquer. Peut-être sont-elles nées
d'une spontanéité méditative et inconsciente. Les choses du premier plan,
que l'artiste élabore à l'aide de la photographie et du dessin,
s'accommodent souvent à la conception tout à fait différente à celle qu'a
l'artiste lui-même. Günter Ludwig y parvient parfaitement dans son œuvre de
photographie dite libre à partir de 1985, grâce à des retouches qui semblent
souvent être brutales. Le but recherché est que des éléments du dessin, de
la peinture et également de la langue interviennent à travers le motif
photographique d'une manière correspondante et souvent déstabilisante.

Les années quatre-vingt-dix sont en Allemagne l'époque de la réunification
nationale partiellement marquée par une étroitesse conservatrice et
nationaliste, puisque les gens ont peur d'une digitalisation globale qui se
passe au même moment. C'est à cette époque que Günter Ludwig renouvèle son
œuvre par des dessins des temps passés et qu'il ose un début complet dans le
domaine virtuel.

A la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix,
commence pour lui un nouveau chapitre tant dans le domaine de sa vie privée
que dans sa vie d'artiste, parce qu'il prend de nouveau du papier et des
crayons. Ses dessins de cette époque renvoient très souvent à ce nouvel
ordre. Ludwig offre ses dessins à peine finis à une destruction anarchique
c'est-à-dire qu'il ramollit, froisse, déchire et colle ensemble de nouveau
le papier, pour que les dessins ressemblent encore d'avantage aux images
intérieures. Les formes décomposées semblent devenir un ordre organique,
s'adapter à une géométrie rigoureuse ou y résister. Les dessins de Günter
Ludwig, qui restent dissonants, ne vivent souvent à cette époque-là que de
la recherche de l'expression qui reflète le mieux possible ses expériences
faites entre-temps. Et il a peur d'un resserrement forcé. Même les grands
formats semblent lui offrir encore trop peu de place, comme s'il voulait
laisser participer son entourage à sa transformation créatrice. L'espace
sans limites, c'est son message - "Je sais que je te sens", il exprime
indirectement son programme en 1993 à l'occasion de son dessin
"Kontemplatif". Dès le début des années quatre-vingt-dix les additions
verbales insérées dans ses dessins deviennent de plus en plus évidentes.
Soit en

vers, soit en prose, soit brèves, soit plus détaillées, ce sont des
associations, des explications ou encore des notes marginales expressives.
Un exemple de ce procédé est reflété dans une de ses œuvres constituée à la
fois d'un dessin en graphite et d'un collage "Mais tout cela ne m'avance
guère" faite en 1982. Elle fait penser, de bon droit, à Horst Jannsen à qui
Ludwig se sent lié. Mais contrairement à Jannsen dont l'œuvre est d'un ton
abondant, le ton de Günter Ludwig est marqué d'un scrupule simple et
accentué: Tu n'as rien d'autre à faire qu'à poursuivre ta vie quelques
soient les circonstances. La prise de conscience est semblable à un
leitmotif personnel.

De plus en plus Günter Ludwig utilise la langue en tant qu'élément
structural comme s'il considérait les mots comme étant plus précis et
catégoriques et comme s'il voulait accentuer visuellement leur écho pour le
lecteur. Ces mêmes mots dont la structure extérieure est pourtant parfois à
moitié effacée ou retouchée, aussi bien illustrent que sont insérés dans le
dessin. Comme si ces "dessins de mots" devaient lui permettre d'atteindre un
but plus étendu. L'aspect extérieur du dessin devient de plus en plus
désorganisé et semble vouloir s'appuyer d'avantage sur les mots. La réalité
n'existe plus, c'est ce qu'il montre dans son dessin "Le paysage de temps"
fait en Février 1994. Il parle du fait que le sentiment momentané ne va
jamais rester. Cela nous indique peut-être le manque de confiance de
l'artiste dans les options de son dessin, dans la possibilité de garder un
moment heureux, de saisir immédiatement la réalité ou de mettre à l'abri sa
propre force de mémoire et de renouvellement.

Est-ce pour cette raison que Günter Ludwig compte plus fort sur les mots et
qu'il espère ainsi avoir plus d'espace pour son imagination? Dans son dessin
"Le paysage de temps" la composition a encore évolué.
Même le canevas, d'habitude secourable, que Ludwig insère dans certains cas
particuliers, commence à pâlir. En revanche les hachures excessives de ses
dessins antérieurs se montrent désormais d'une forme plus maîtrisée. Et une
seule ligne arbitraire, comme l'antenne curieuse d'un monstre fabuleux,
tremble sur la feuille. Presque au même moment est née sa série de dessins
aux motifs floraux et terrestres. Nous voyons l'artiste dans les bras de la
nature et rempli d'une certitude calme - et non pas seulement ici, mais en
continu jusqu'à aujourd'hui. Il s'agit toujours de l'intégration des
éléments naturels qui reste dominante et est quelquefois très sublimée.

"†L'art, c'est ce qui le monde devient", a dit Karl Kraus. La conception du
monde de Günter Ludwig a, jusqu'au milieu des années quatre-vingt-dix,
depuis longtemps quitté la surface. Il cherche une nouvelle réalité.

Est-ce pour cette raison qu'il offre également aux couleurs un espace
stabilisant, au rouge vif et séduisant, au vert ou au bleu et à leur
combinaison? Si l'on observe les couleurs, l'ordre formel, les rudiments
verbaux et leur réunion, on peut de plus en plus précisément remarquer,
quelle est l'intention de l'artiste: C'est de retenir les signes de tout ce
qui est compréhensible. Le signe comme élément fondamental, comme élément
constitutif de la réalité vécue, comme chiffre, où se mêlent ses propres
pensées et les reflets du monde extérieur.


Suite à ses expériences liées aux capacités restreintes de la graphique
manuelle et à l'intégration renforcée des signes, il n'est pas étonnant que
Ludwig commence dès 1995 à sonder les possibilités expressives digitales.
D'après lui, il est également possible d'exprimer tout ce qu'il y a en soi à
l'aide des techniques digitales qui représentent, pour lui, une variante
omnipotente d'un monde de signes. On ne se situe qu'apparemment dans une
dimension virtuelle, en réalité c'est un processus très intime qui offre à
l'imagination créative des possibilités toutes nouvelles. J'ai mauvaise
conscience d'employer pour les œuvres de Günter Ludwig le terme de la
graphique digitale. Il n'exprime qu'un détail du modèle. Quand je regarde
les formes, les signes, les mouvements synthétiquement construits dans leurs
espaces virtuels, je les vois comme des constructions altérées. Mais ils
répandent à la fois une extrême excitation. Par rapport à ces graphiques il
faut que je revoie ma conception de sensibilité et de réceptivité.
L'apparence électronique a besoin d'une nouvelle conscience subtile et fait
naître celle-ci. L'apparence et la réalité se dissolvent, toutes les deux
s'avèrent simulées. On découvre entre autres le superréalisme excessivement
poli et ironisant, mais aussi le néoexpressionisme extrêmement subjectif -
tout cela en état de développement et tout ouvert, comme les segments
verbaux insérés, qui sont ouverts par leur grande subjectivité. Finalement
on découvre de nouveau les éléments surréalistes, l'imagination, les rêves,
les associations et également l'image transparente, mais en même temps
particulièrement vitale du corps humain.

La muse qui vient de la prise électrique, c'est ce que les conservateurs
critiques d'art disent en parlant de l'art digital.
Je me demandais aussi, si l'ordinateur met fin pour ainsi dire
automatiquement à la créativité. Et j'avoue, qu'au début je me méfiais de
ces instruments et de leurs options que je ne comprenais pas. Ils semblaient
avoir une vie à eux et dégrader celui qui les emploie. Mais pour Günter
Ludwig l'ordinateur n'est pas le Dominus technique qui le prive de sa
responsabilité, ni non plus un automate programmé, il est pour ainsi dire
ce qui était le pinceau et la plume. Celui qui l'utilise reste le créateur,
il donne les ordres, crée les images dans son imagination. Les oeuvres qui
naissent ainsi vivent véritablement, touchent et captivent. Cet art de
Günter Ludwig est d'une coloration tantôt vive et diverse, tantôt
monochrome. Sa construction de couleurs me semble souvent être le fondement
du dessin au sens da la maxime de Goethe à savoir que les dessins doivent se
développer par la couleur; mais elle est avant tout la condition liant le
dessin et les mots.

Comparables aux couches annuelles d'un arbre, les nouveaux graphiques
disposent
de plusieurs générations. On peut y retrouver des anciens dessins, des
gravures et des photographies, liés l'un à l'autre par la fiction
esthétique. Ces travaux me rappellent quelquefois de très vieilles racines,
le surréalisme tel qu'il était à Paris pendant les années trente. On y
retrouve des œuvres de Warhol ou de Rauschenberg, qui rompent le réalisme
des photos par manipulation esthétique - à savoir en les amplifiant, en leur
ôtant de la précision. L'art médiatique de Günter Ludwig dépasse la simple
reproduction authentique de la réalité.

Il n'y a encore que peu de mois je vis encore Günter Ludwig travailler avec
le pinceau et la peinture. Maintenant ce sont des CD-ROMs, des disques, un
scanner,


des moniteurs, des imprimantes et autres instruments qui s'entassent autour
de lui. Maintenant ce sont des pixels et des bits qui comptent.


Ce monde virtuel est devenu un espace intellectuel, imbu des mots, un
"cyberspace" littérarisé, qui est dominé par l'individu, bien ancré dans -
comme je dirais - un grand sentiment. Les motifs des dessins sont
l'imagination des expériences intérieures.

Dans l'œuvre de Günter Ludwig des années quatre-vingt-dix on a longtemps
cherché une conception de l'homme - mais en vain. Dans ses graphiques
digitaux des dernières années on remarque une renaissance du portrait, du
figuratif en général, mais brisé et de façon abstraite. A mon avis, son
esthétique digitale se fait avant tout remarquer par son charme.

Entre 1995 et 1998 la série des graphiques "Des mots au vol du vent" est
créée. Elle se réfère à mes propres poèmes. La réunion du dessin et du
fragment du poème intégré, qui exprime ma propre intention lyrique, était
fascinante à voir. Les mots devenus le contenu du dessin et les lettres ont
une nouvelle signification, pas forcément celle à laquelle j'avais pensé
moi-même. Des cohésions verbales extraordinaires sont suggérées. Günter
Ludwig illustre les poèmes du cycle "Le vol du vent" de telle façon qu'il
m'aide à les voir selon une nouvelle perspective. Il intensifie les images
verbales ou les décompose. Les vers recouvrent l'image, s'élargissent,
s'enflamment, s'éteignent - Ces graphiques mènent une propre vie, elles sont
indépendantes de mes poèmes.

C'est ainsi que je vois les œuvres postérieures en général, également les
séries de dessins récentes, le cycle des pharaons, les illustrations de mes
récits de Harry Voss et pour ne pas oublier le vaste projet des contes de
lumière que je considère absolument comme point culminant de son œuvre. Ses
dessins sont toujours une controverse narrative. Ils continuent le récit. La
lumière et les ténèbres s'y mêlent. Les couleurs se font la guerre ou se
soutiennent. Des parties sombres et les terreurs ténébreuses ne cessent de
sauter aux yeux. Mais presque toujours la recherche de la lumière, de la
joie de vivre, de la sensualité s'y échappent. Un tel espoir d'un
éclaircissement harmonieux est exprimé dans ses illustrations des contes.

Günter Ludwig devient de plus en plus un romantique - même s'il s'approche
de la réalité, cela ne se fait souvent que furtivement. Sa perspective suit
la réalité subjective, l'imagination rêveuse, la nostalgie non apaisée de
celui qui souffre du monde. Il cherche à rendre visibles et perceptibles des
choses inexprimables.
"Le sentiment", c'est ainsi que Caspar David Friedrich l'a dit et cette
expression est également valable pour Günter Ludwig, "le sentiment, c'est la
loi de l'artiste."

© 2001-2004 Bild & Show by Günter Ludwig

Roland Schreyer
1940 geboren
Autor und seit 12 Jahren in Beobachtung von Günter Ludwig. Er kennt das Werk von Ludwig wie kein anderer. Eine Biografie ist in Planung.

Déclaration 6
Beate Rühmkorf 2004

liebe art kunst